HISTOIRE

Publié le 28 juin 2013

Le feu aux poudres !

L'attentat de Sarajevo


Illustration de l'attentat de Sarajevo
Le 28 juin 1914, lors d'une visite à Sarajevo, l’archiduc François-Ferdinand, héritier de l'empire austro-hongrois, est victime d'un attentat meurtrier perpétré par  "la Main Noire", une société secrète liée au gouvernement du Royaume de Serbie. 
L'Autriche Hongrie accuse la Serbie mais c'est  l'ensemble de l'Europe qui, par le jeu des alliances aux deux pays, s'engage alors dans une escalade de réactions de plus en plus violentes qui aboutissent le 1er août 1914 au déclenchement du conflit le plus meurtrier de l'Histoire. Ce conflit marque le début historique du XX° siècle. 


La "Grande Guerre" ainsi nommée par ses survivants, entraînera les peuples européens pendant 4 ans dans des combats aussi violents que fratricides. Ce chaos sèmera 9 millions de tombes sur les collines ravagées de l'Europe, et mutilera plus de 20 millions d'hommes, auquel il faut rajouter le génocide des arméniens (environ 1 million de morts). 

Et après la guerre, le martyr des populations continuera, avec la guerre qui se prolonge localement jusqu'en 1923, la grippe espagnole (plus de 30 millions de morts), la Révolution bolchevique (plus 10 millions de morts) et ses "purges"(plus 2 millions de morts) etc... avant que la fournaise du Deuxième conflit mondial ne vienne prendre le relais. 

L'Europe signe ainsi par le sang son entrée dans le XX° siècle, et  aujourd'hui il est admis par tous,  que l'ouverture de cette danse macabre est donnée à Sarajevo ce 28 juin 1914. L'attentat contre l'archiduc d'Autriche- Hongrie est cette "étincelle qui met le feu aux poudres" et dont l'incendie meurtrier brûlera sous diverses formes et intensités dans le monde, jusqu'à la chute du mur de Berlin, 85 ans plus tard.

"La guerre n'est pas instituée par l'homme, pas plus que l'instinct sexuel ; elle est loi de nature, c'est pourquoi nous ne pourrons jamais nous soustraire à son empire. Nous ne saurions la nier, sous peine d'être engloutis par elle."
Ernst Jünger, "La guerre comme expérience intérieure"


Peu de temps avant sa mort volontaire, Dominique Venner, évoquait cet épisode dramatique dans un éditorial de sa revue d'Histoire, et dont la relecture, laisse transparaître l'état d'esprit qui allait le conduire à se sacrifier...

"Un samouraï d’Occident"

Edito de la Nouvelle Revue d’Histoire n°64 – janvier-février 2013

Dominique Venner 1935-2013
"Exister c’est se vouer et se dévouer. Mais mourir, c’est parfois une autre façon d’exister. Exister face au destin. Voilà bien un paradoxe digne d’un samouraï d’Occident qu’illustre notre dossier consacré à « La fin des Habsbourg ». Paradoxe, mais vérité. Un exemple, celui de l’archiduc François-Ferdinand, assassiné à Sarajevo le 28 juin 1914. Si l’on en croit son récent biographe, Jean-Paul Bled, l’archiduc héritier n’avait pas toujours la sagesse politique de son oncle, l’empereur François-Joseph. Les conséquences de l’attentat de Sarajevo eurent de telles proportions géantes qu’il est impossible d’imaginer ce qui serait advenu de l’Europe et de l’empire des Habsbourg sans cet assassinat. Une seule certitude, le vieil empereur François-Joseph se serait éteint de toute façon le 21 novembre 1916, et François-Ferdinand lui aurait alors succédé. Avec quelles conséquences ? Nous l’ignorons. Quel souvenir aurait-il laissé ? Nouvelle inconnue. Un fait demeure. La mort dramatique de l’archiduc héritier a donné à son personnage une densité exceptionnelle que plus rien n’est venu modifier. C’est un paradoxe qu’aurait compris le Japon des samouraï autant que la haute Antiquité européenne toujours à redécouvrir.

Par la voix de leur poète fondateur, nos anciens âges avaient la conscience forte de ce qu’ajoute une mort dramatique à l’image du défunt. Ainsi parle Hélène : « Zeus nous a fait un dur destin afin que nous soyons chantés par les hommes à venir » (Iliade, VI, 357-358). Ainsi parle également Alcinoos, roi des Phéaciens, pour consoler Ulysse qui pleure ses camarades morts : « Si les dieux ont infligé la mort à tant d’hommes, c’est pour donner des chants aux gens de l’avenir » (Odyssée, VIII, 579-580). Donner des chants, autrement dit des poèmes, cela signifie transcender le malheur en œuvre d’art. Ce fut une constante de l’imaginaire européen pour qui les grands drames font les grandes sagas. Achille était d’une vitalité extrême, pourtant, il fit le choix d’une vie brève et glorieuse, plutôt que d’une existence longue et terne (Iliade, IX, 410-417). Le héros était d’ailleurs sans illusion sur ce qui survient après la mort : « La vie d’un homme ne se retrouve pas ; jamais plus elle ne se laisse saisir, du jour qu’elle est sortie de l’enclos des dents » (Iliade, 408-409). Plus tard, réduit à l’état d’ombre aux Enfers, il dira à Ulysse que l’éternité lui semble d’un ennui mortel. Opinion partagée par Ulysse lui-même. Dans l’Odyssée, le héros éponyme se voit proposer par la nymphe Calypso une vie éternelle et voluptueuse à ses côtés. Contre toute attente, il refuse, préférant son destin de mortel et choisissant de retrouver sa terre et son épouse Pénélope pour mourir à ses côtès (Odyssée, V, 215-220).

La mort n’est pas seulement le drame que l’on dit, sinon pour ceux qui pleurent sincèrement le disparu. Elle met fin aux maladies cruelles et interrompt le délabrement de la vieillesse, donnant leur place aux nouvelles générations. La mort peut se révéler aussi une libération à l’égard d’un sort devenu insupportable ou déshonorant. Elle peut même devenir un motif de fierté. Sous sa forme volontaire illustrée par les samouraïs et les « vieux Romains », elle peut constituer la plus forte des protestations contre une indignité autant qu’une provocation à l’espérance. Certes, la mort de l’archiduc François-Ferdinand ne fut en rien volontaire. Mais tous les témoignages recueillis sur le drame de Sarajevo prouvent que, durant cette journée fatale, il regarda plusieurs fois la mort dans les yeux sans jamais ciller, comme un samouraï. Ainsi, de celui que l’on perçoit habituellement comme une victime, par la force de ma pensée différente, je fais un héros."
 Dominique Venner

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Et le 5 février 2013, Dominique Venner précisait sa pensée dans une réponse à un de ses lecteurs

Yukio Mishima écrivain japonais né en 1925,
il s'est donné la mort par seppuku en 1970
"Je reçois le message d’un lecteur troublé semble-t-il par mon éditorial « Un samouraï d’Occident » du n° 64 de La Nouvelle Revue d’Histoire, dont le dossier est consacré à « La fin des Habsbourg ». Je vais citer ce message et lui répondre. Ce message m’offre l’occasion de préciser mon regard sur certaines choses importantes de la vie.

Je commence donc par reproduire le message de mon correspondant. Il est concis : « Comme toujours, écrit-il, j’ai lu attentivement l’éditorial de votre n° 64 intitulé « Un samouraï d’Occident ». Je me suis interrogé. Qui est ce samouraï ? Est-ce l’archiduc François-Ferdinand de Habsbourg, assassiné à Sarajevo, ou serait-ce Dominique Venner ? »

Et maintenant, voici ma réponse :

Dans cet éditorial, je rends hommage à l’archiduc François-Ferdinand de façon  inhabituelle. D’une victime, je fais en quelque sorte un héros, ce qu’il méritait bien. Ce regard différent est en accord avec ma façon de percevoir les choses de la vie et de l’histoire. Tel a été, je pense, dès l’enfance, mon instinct profond conforté ensuite par la méditation de l’Iliade. Le poète y décrit un grand malheur, la mort de guerriers « livrés aux oiseaux de proie » puis la destruction de Troie. Mais il transfigure ce malheur en œuvre d’art. C’est le sens profond du poème. L’Iliade commence par l’évocation de la « colère funeste » d’Achille, trame de tout le poème, colère qui « jeta chez Hadès tant d’âmes fières de héros ». De ce malheur, Homère fait le prétexte d’un poème épique sans pareil. J’admire ce retournement d’un malheur en manifestation de la beauté pure. C’est un trait constant du meilleur de l’âme européenne qui transpose par exemple de grandes défaites en sagas, les Thermopyles ou Roncevaux, Waterloo ou Dien Bien Phu. Mais cette disposition d’esprit ne se cantonne pas aux épopées militaire. Notre littérature, de l’Antigone de Sophocle à La Princesse de Clèves de Madame de La Fayette, magnifie des destins tragiques et courageux.

Si je reviens à mon éditorial, parlant comme je l’ai fait de la mort de l’archiduc François-Ferdinand, en l’héroïsant, sans doute ai-je souhaité contribuer comme souvent à réveiller chez quelques-uns une culture du courage qui fut effacée en Europe après la Seconde Guerre mondiale et plus encore après les années 1960."

 Dominique Venner
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Publié le 26 juin 2013

Le dernier empereur d'Occident

Assassinat de l'empereur Julien (331-363)...
"le plus grand homme qui peut-être ai jamais été", Voltaire.

Assassinat de l'empereur Julien le Philosophe
L'Histoire, est écrite par les vainqueurs, leur offrant ainsi la tentation humaine d'embellir leurs actions. Mais parfois, la haine dicte aussi leur témoignage qui alors humilie lâchement leur adversaire pourtant déjà à terre, alors le manque de noblesse du vainqueur, le rend indigne des lauriers que le sort de la bataille lui a décerné...

C'est ainsi que l’empereur romain Flavius Claudius Julianus, lâchement assassiné par un soldat romain chrétien. le 26 juin 363.. est communément désigné sous le nom insultant de "Julien l'Apostat" (L’apostasie signifie le renoncement consenti et réfléchi à faire partie d’une organisation religieuse).

Et pourtant, la vie de cet homme exemplaire, mort à 32 ans après seulement 20 mois de règne, force l'admiration et le respect et impose que lui soit rendu à jamais son autre nom de "Julien le Philosophe" donné par ses contemporains et qui révèle la sagesse de ses actes et de ses œuvres. 

Sa mort survenue tragiquement illustre bien la vie exemplaire de cet homme qui consacra sa courte vie à protéger et restaurer la pluralité païenne de l'empire désagrégé. Mais l'empereur Philosophe dut aussi revêtir l'armure et s'engager dans une campagne de résistance contre les Perses, enhardis depuis la mort de Constance II et qui contrôlaient alors les sources du Tigre et les portes de l'Asie mineure.

Après la bataille de Ctésiphon le 29 mai 363, et malgré la superbe victoire tactique des romains obtenue devant les murs de la cité, Julien est contraint, faute de moyens de lever le siège de la ville et de se replier le long du Tigre, harcelé par les troupes deu Roi Shapur.
L'empereur Julien reste au plus fort des combats, dans l'arrière garde l'arrière de son armée qui inflige de lourdes pertes à l'ennemi. Dans le secteur de Samarra, au centre de l'actuel Irak,  alors que l'arrière garde subit de violentes attaques, l'empereur Julien se précipite dans la mêlée au milieu de ses hommes galvanisés. 
Alors que l'ennemi est en déroute, Julien s'écroule vraisemblablement touché par un coup de lance donné par un soldat chrétien trahissant cet homme qui avait refuser de se soumettre à la religion chrétienne pour se tourner vers le Paganisme des traditions européennes...

Ainsi disparaissait le dernier grand Empereur romain et avec lui les rêves du monde antique...

Dans la vision erronée et manichéiste des vainqueurs du paganisme, Julien est faussement représenté comme un réactionnaire qui refuse l'évolution du monde social, politique ou religieux. 
Or il n'en est rien, car s'il voulait restaurer les rites anciens Julien agissait dans l'esprit de tolérance qui caractérise les polythéismes traditionnels et les platoniciens, tout en observant les nouveaux courants de pensée politique ou religieuse. Ainsi, pour ses réformes, Julien savait s’entourer des meilleurs esprits de son temps : Ammien Marcellin, le dernier grand historien latin, Libanios, le dernier grand rhéteur grec, Oribase, le dernier grand médecin de l’Antiquité, et le préfet philosophe Salutius. 


Claude Fouquet est l'auteur d'une passionnante biographie de l'empereur Julien : Julien, La mort du monde antique (1985, réédition : L'Harmattan, 2009, 366 pages, 32,50 euros).

«Quand, avec l’aide de Pierre Grimal, j’ai entrepris d’évoquer le destin de l’empereur Julien, c’est parce que, malgré la distance des siècles, je croyais comprendre les sentiments d’un homme qui voyait autour de lui s’effondrer les valeurs qu’il aimait. Mais au fur et à mesure que j’ai lu ses écrits et ceux de ses contemporains, je me suis aperçu que, loin d’être uniquement rétrospective, sa pensée était fortement imprégnée de christianisme, et que l’interprétation qu’il donnait de la pensée antique était proche de celle des Pères de l’Église, ses condisciples à Athènes, tels Grégoire de Nazianze, Basile de Césarée, et aussi de celle de Jean Chrysostome, rencontré à Antioche. Curieusement, il avait les qualités d’un saint chrétien : chasteté comprise. C’est sur le modèle de l’Église qu’il chercha à fédérer les cultes païens, qui avaient toujours été indépendants jusque-là» (Claude Fouquet)




Voici des extraits d'un texte de Christopher Gérard publié sur les blogs  "Erigénia" en 2010 et "Le chemin sous les buis" en 2013.

"Les amis de l'empereur Julien sont toujours des gens bien; et ses calomniateurs des canailles" G. Matzneff, Boulevard Saint-Germain, 1998

"Julien est admirable. Il y a toujours des moments dans la vie où son exemple fait chanceler" Michel Déon, lettre du 24 novembre 2002

Le 26 juin 363 mourait l'empereur Julien, "le plus grand homme qui peut-être ai jamais été" (Voltaire), tué à l'ennemi... mais par un javelot romain! Nul ne sait qui arma ce bras, qui priva l'Antiquité de son dernier grand capitaine et Rome de sa plus belle victoire depuis Hannibal: la chute de l'empire perse, son seul concurrent sérieux...

A Julien agonisant, ses amis les philosophes néo-platoniciens Priscos et Maxime d’Éphèse transmirent un oracle d’Hélios :


Quant à ton sceptre tu auras soumis la race des Perses,
Jusqu’à Séleucie les pourchassant à coups d’épée,
Alors vers l’Olympe tu monteras dans un char de feu
Que la région des tempêtes secouera dans ses tourbillons.
Délivré de la douloureuse souffrance de tes membres mortels,
Tu arriveras à la lumière éthérée de la cour royale de ton père,
D’où tu t ’égaras jadis, quand tu vins demeurer dans le corps d’un homme.

Ces quelques vers parurent réconforter l’Empereur qui expira à 32 ans, après un court règne de vingt mois. 

Né en 331 d’une vieille famille d’adorateurs de Sol Invictus, Julien assista à l’âge de six ans, au massacre de son père, de son oncle, de ses cousins, égorgés sous ses yeux sur l’ordre du chrétien Constance II. Seul survivant avec son demi-frère Gallus de ce carnage dynastique, il fut élevé dans la religion chrétienne, qu’il connut donc de l’intérieur avant de la combattre. Le surnom insultant d’Apostat (« renégat »), donné par des chrétiens, ne se justifie que dans une vision déformée de l’Histoire (parle-t-on de Constantin l’Apostat?) ; il est donc plus juste de l’appeler Julien le Philosophe ou même Julien le Grand, comme ses contemporains. Car Julien, « l’immense Julien » (G. Matzneff) ne fit que rejeter la religion des assassins de ses parents, qu’un baptême fort opportun avait, aux yeux du clergé, lavés de leurs crimes. »

L'immense Julien ne fit que rejeter la religion des assassins de ses parents, qu'un baptême fort opportun avait, aux yeux du clergé, lavés de leurs crimes. Après une enfance cloîtrée et studieuse, passée en Cappadoce dans l'amitié des livres mais dans la crainte constante d'être assassiné, Julien étudia la philosophie et la littérature grecque, qui achevèrent de le convaincre de l'imposture chrétienne. Dès 351, Julien est redevenu ce qu'il était depuis toujours: un adorateur des anciens Dieux, et tout particulièrement d'Hélios. [...]

À l'âge de vingt ans, sa conversion au paganisme consommée, Julien fréquente les cénacles païens, qui observent d'un oeil plein de sympathie pour ce jeune prince impérial dévoué à leur cause. Pour cette franc-maçonnerie qui rêve au retour des Dieux, Julien représente l'espoir de restaurer l'hellénisme, de sauver l'Empire de la décadence qui le mine. Supérieurement intelligent et lucide, rempli d'un amour aristocratique du passé et d'un mépris infini pour le présent chrétien, Julien, qui est aussi le dernier descendant de la famille de Constantin, mène alors la vie rangée du jeune philosophe, simple et accessible, d'où sa popularité, qui ne laisse d'inquiéter Constance II. Vers 350, le christianisme est encore minoritaire: les classes dominantes, l'intelligentsia, la haute administration, le corps professoral, l'armée, l'aristocratie, demeurent fidèles aux Dieux de l'Empire. Sous Constantin (306-337), les chrétiens ne représente que cinq pourcents de la population mais ils sont remarquablement organisés en une Église, qui est déjà un modèle d'opportunisme.

Les conversions sont souvent dictées par l'intérêt, comme celle de l'évêque de Pégase, adorateur en secret d'Hélios… Dans ce contexte, parler de "Crépuscule des Dieux", de "fin du paganisme" ne correspond nullement à la réalité: à l'instar de la civilisation romaine, on peut dire, en paraphrasant Piganiol, que le paganisme a été assassiné. [...]

Naturaliter paganus, le jeune prince a, très tôt, ressenti une répulsion instinctive pour la foi chrétienne, totalement incompatible avec son mysticisme panthéiste et solaire, son amour de la culture grecque, méprisée par les Galiléens. Primordial est le rôle joué par son pédagogue, Mardonios, qui fut pendant les années de jeunesse de l'orphelin, le seul adulte à lui témoigner de l'affection. Il semble qu'il y ait eu conversion à Mardonios, qui se mua en conversion à la Paideia hellénique, ce qui explique son refus du christianisme, en tant que contre-culture.

Après quelques courts moments passés à Athènes, où il se fait initier aux Mystères d'Eleusis, Julien se voit confier la défense des Gaules ravagées par les Barbares. Il y fait ses premières armes et montre des qualités militaires et administratives inattendues chez un rat de bibliothèque. Sa popularité ne cesse de croître, attisée par ses amis crypto-païens, à la tête desquels se trouve le médecin Oribase. Enhardi par ses premiers faits d'armes, Julien écrase les Germains près de Strasbourg: il est alors maître d'une Gaule pacifiée pour 50 ans. Il n'hésite pas à franchir le Rhin à plusieurs reprises, dernier César à porter les aigles impériales au-delà du fleuve. C'est dans sa chère Lutèce, dans l'Ile de la Cité, qu'il est proclamée Auguste à la mode germanique en 360 par les troupes celtiques révoltées.

Relisons ce qu'en dit Julien. Les hommes de Constance tentent de soudoyer ses partisans, mais "l'un des officiers de la suite de ma femme surprend cette surnoise manœuvre et me la révèle sans tarder. Quand il voit que je n'en fais aucun cas, hors de lui comme les gens inspirés par les Dieux, il se met à crier en public, au milieu de la place: Soldats, étrangers et citoyens, ne trahissez pas l'Empereur !

A ces mots, l'indignation saisit les soldats: tous accourent en armes dans le Palais, et là, m'ayant trouvé vivant, ils se livrent à la joie comme on le ferait à la vue inespéré d'un ami.

Ils m'entourent de tous côtés, m'embrassent, me portent sur leurs épaules. C'était un spectacle digne d'être vu: on se serait cru devant un divin transport". Ammien Marcellin décrit la façon, peu orthodoxe pour un Romain, dont fut couronné Julien: "On (les Celtes et les Pétulants) le hissa sur un bouclier de fantassin, et tandis qu'il se dressait bien haut au-dessus de la foule sans que personne fît silence, il fut déclaré Auguste; […] un certains Maurus retira la torque qui était son insigne de porte-étendart, et le posa avec une belle audace sur la tête de Julien"

Ce sont donc des corps francs celtiques, au courage reconnu, qui proclament le dernier empereur païen, sur le pavois comme un chef barbare et le coiffent d'un torque gaulois en guise de couronne. Image saisissante que ces Celtes du Bas Empire qui, comme leurs ancêtres de la période de Halstatt mille ans plus tôt, offrent un torque à leur chef. Quelle continuité! Que les descendants de ces guerriers qui résistèrent à César se révèlent -fascinant paradoxe- les plus fidèles soutiens de l'Empire quatre siècles plus tard m'émeut au suprême. J'y vois l'une de ces contradictions qui donnent leur sel à la vie: malgré l'immense tort causé par Rome, malgré la depopulatio et les massacres, malgré l'interdiction du druidisme sous Claude, des Celtes, fidèles à la parole donnée, se battent et meurent pour un suzerain dont ils se veulent les vassaux. 

À l'origine de ce pronunciamiento, l'activité souterraine et inlassable d'une sorte de fraternité groupée autour d'Oribase. La mort providentielle de Constance II le laisse seul maître de l'Empire en 361. Julien est libre d'adorer les Dieux en public et d'inaugurer une ambitieuse politique de restauration païenne. Lors de son arrivée triomphale à Constantinople, il est promu aux plus hauts grades du culte de Mithra, le Dieu perse né d'une vierge le 25 décembre, identifié au IVe siècle avec le Soleil Invaincu, principale manifestation de l'Être.

Toute sa vie, Julien respectera scrupuleusement la morale mithriaque, exigeante et chevaleresque: loyauté, maîtrise de soi, bonté et piété. Une des premières mesures de l'autocrate est de proclamer la liberté religieuse, pour les païens, dont les temples en Orient étaient pillés par le clergé, pour les hérétiques. Ces derniers sont libres de rentrer d'exil, de sortir de la clandestinité, à la grande fureur des orthodoxes.

Nulle persécution donc, comme l'a prétendu l'hagiographie ecclésiastique: tout simplement les chrétiens redeviennent des citoyens comme les autres. Pour le clergé, le temps du privilèges, du parasitisme des finances publiques, de la spoliation systématique est terminé. Quelques émeutes anti-chrétiennes éclatent en Orient, à Alexandrie par exemple.

Julien entreprend de réformer la Cour orientalisante de ses prédécesseurs: il supprime les postes inutiles ainsi que le cérémonial calqué sur celui des Sassanides pour revenir à une certaine austérité, une simplicité plus romaines. Car, fidèle à ses modèles Trajan et Marc-Aurèle, le jeune empereur aspire à un retour au principat libéral des Antonins avec un Sénat respecté, des cités autonomes. Tout le contraire de l'Empire centralisé et totalitaire des souverains chrétiens, leur police politique (les agentes in rebus) toute-puissante, leur administration tentaculaire, sans oublier le fisc...

Tout comme Marc-Aurèle, Julien pratique une politique de déflation, réduit les charges, répartit mieux les impôts, qui diminuent de 20%. Dans l'armée, il rétablit la discipline et veille au paiement régulier de la solde. L'avènement de Julien marque le début d'une authentique réforme intellectuelle et morale, d'un effort de recivilisation. En effet, le Prince éprouve, depuis toujours, une vive répulsion pour la violence physique et la répression aveugle, fait unique au IVe siècle, "époque où l'on a haï le plus" (Cioran).
Dans ce siècle de fer, Julien le Philosophe sera le seul souverain réellement tolérant, le seul à refuser les conversions forcées: "Pour persuader les hommes et les instruire, il faut recourir à la raison, et non aux coups, aux outrages, aux supplices corporels. Je ne puis trop le répéter: que ceux qui ont du zèle pour la vraie religion ne molestent, n'attaquent ni n'insultent les foules des Galiléens."

Pour lui, l'hellénisme est l'humanisme par excellence: le renier, comme le font nombre de Chrétiens de son temps, est à ses yeux le pire des crimes. Mille générations d'hommes, et non des moindres, Homères, Hésiode, les Tragiques, le divin Platon, seraient perdus à jamais pour n'avoir pas adoré le Christ ?

Idée impensable pour ce philhellène. Le "Tu n'adoreras pas d'autres Dieux", le "Je suis un Dieu jaloux" lui paraissent de purs blasphème et, à ses yeux, le Dieu d'Israël n'est qu'un Dieu national, celui des Hébreux. Il y a chez Julien un refus net de l'universalisme religieux. Déjà le polémiste Celse ironisait sur la révélation envoyée "dans un seul coin de la terre". L'arrivée tardive du novus Deus Galilaeus faisait les gorges chaudes païens anciens : Celse l'appelle "Celui qui vient d'apparaître". En fait, pour Julien, les Chrétiens, qui ne sont même pas fidèle au Dieu des Hébreux, sont des apatrides, qui n'ont point leur place dans vision hiérarchisée du Cosmos où chaque peuple a ses Dieux nationaux, qu'il appelle "ethnarques".

Au mois de Mars 363, aveuglé par le mirage oriental, l'Empereur lance contre la Perse la grande expédition dont il ne reviendra pas. Après sa mort, providentielle pour l'Église, son successeur, le chrétien Jovien, signe une paix honteuse avec les Perses, réduisant à néant les acquis de la campagne. Le clergé pavoise et les païens se terrent. C'est le début de la légende noire de Julien, qui durera mille ans. Pourtant, nombreux sont les chrétiens qui reconnaissent l'envergure exceptionnelle et le charisme de l'autocrate. Ses idées forment de la propagande païenne au Ve siècle et son prestige fait de lui le héros de la résistance au christianisme. Ses oeuvres continuent d'être lues à Byzances par des cénacles non-conformistes, qui perpétuent sa mémoire et recopient inlassablement ses manuscrits. En 1489, Laurent de Médicis fait représenter une pièce ou Julien apparaît comme le défenseur de la grandeur romaine et de l'hellénisme. Ses écrits sont alors publiés, devenant accessibles à toute l'élite cultivée.

Pour un Païen, contemporain, l'immense Julien demeure un modèle de droiture, de pureté, ainsi que le héros clandestin de notre culture. Comment ne pas partager l'opinion de Montaigne: "C'était, à la vérité, un très grand homme et rare, […]; et, de vrai, il n'est aucune sorte de vertu de quoi il n'ait laissé de très notables exemples"; ou celle de Montesquieu: "Il n'y a point eu après lui de prince plus digne de gouverner les hommes" ?
Christopher Gérard, « Parcours païen »


QUELQUES FRAGMENTS D'UNE VIE BRÈVE MAIS INTENSE
Julien II dit "l"Apostat"

ACTIONS SUR LE PLAN PHILOSOPHIQUE

Ayant été initié très jeunes à la culture grecque, et à la passion de la lecture, Julien suit plus tard des cours de philosophie à Athènes, où il côtoie Basile de Césarée et Grégoire de Nazianze qui deviendra son adversaire. Il a également étudié l’astronomie dans les traités de Ptolémée. Citant de mémoire Homère, Platon et Plutarque Julien resta toute sa vie un observateur politique attentif et combattant militaire audacieux, développant une pensée à la fois traditionnelle et pragmatique, 

- Il a écrit un ouvrage critique contre le christianisme, le "Contre les Galiléens" détruit par les chrétiens.

Adepte de la philosophie néoplatonicienne, on peut distinguer également parmi ses œuvres :

- des lettres à des amis ou à des personnages de son temps,

- des écrits satiriques ou polémiques : Les Césars, Le Misopogon, Contre Héracleios, Contre les cyniques ignorants,

- des écrits philosophico-religieux : Sur la Mère des dieux, Sur Hélios-Roi,

- des écrits politiques ou philosophico-politiques : Lettre à Thémistius, Lettre aux Athéniens

- des écrits rhétoriques : éloges de Constance (l'empereur, son cousin), d'Eusébie (impératrice, épouse de Constance), une consolation à soi-même.

ACTIONS SUR LE PLAN RELIGIEUX

A la mort de Constance, Julien veut s'opposer à l'hégémonie de la nouvelle religion adopté par ses prédécesseurs. Il propose dans un premier temps un retour au polythéisme et à la tolérance ou chacun, y compris juifs et chrétiens trouveront leur place.

- Il promulgua un Edit de tolérance en 362, autorisant toutes les religions, abrogeant également les mesures prises non seulement contre le paganisme mais aussi contre les juifs et chrétiens qui ne suivaient pas le credo d’inspiration arienne. 

- Julien repris le titre de Grand Pontife au sens originel, releva les temples, restaura les prêtres dans leur fonction. Il remplaça les notaires technocrates de Constance par des élèves de Libanius, et nomma de nouveaux gouverneurs, vicaires (responsable d’un diocèse subordonné au préfet du prétoire, mais supérieur au gouverneur) et préfets…choisis parmi les païens.

- Mais l'intolérance des chrétiens refusant la cohabitation avec les autres croyances,  il alla droit au but en promulguant des lois anti-chrétiennes, le 17 juin 362, comme les lois interdisant aux chrétiens d'enseigner la poésie classique parce qu'elle évoquait des dieux qu'ils refusent.

- En revanche, il refusa toujours les persécutions, (malgré quelques exécutions de soldats résistants), en affirmant que les chrétiens devaient reconnaître leurs erreurs par eux-mêmes.
Gibbon, dans Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain, parla du système très ingénieux utilisé par Julien afin de parvenir à ses fins sans être coupable de persécutions.

Ainsi, Julien avait une certaine considération pour les Juifs dont il reconstruisait le temple. En effet, pour lui, le christianisme étant une déformation du culte de Yahvé.

- Julien prit aussi modèle sur l’Eglise chrétienne afin de réformer les institutions païennes: il la hiérarchisa sous ses grands prêtres, assimilés à des évêques, chargés des sacrifices et les cérémonies, mais il créa également des institutions charitables et invita donc à pratiquer les vertus chrétiennes de charité envers les pauvres et les malades, d’ascétisme…

Julien désirait revenir à un système moins autocratique et plus conforme à la tradition républicaine : il était partisan d’un principat libéral.

ACTIONS SUR LE PLAN MILITAIRE

Travailleur acharné, Julien se soumet dés son éducation à un dur entraînement militaire, et cet intellectuel se révèle rapidement un excellent administrateur et un stratège efficace et un combattant courageux. 

- Installé à Lutèce (Paris), où l'armée le reconnaît "César des Gaules" il mène une campagne victorieuse contre les Alamans qui s'achève par une victoire éclatante à Argentorate (Strasbourg) en 357.

Mais a tension monte entre Julien qui vient d'être nommé Auguste et marche sur Constantinople où l'empereur Constance mourant, se résout, pour conserver le pourpre impérial dans la famille à le nommer malgré tout son successeur en 361.

- Julien s'engage alors sur le front oriental dans une campagne qui mènera son armée jusqu'à la capitale des Perses. Mais accablé par la chaleur du climat les réticences 'une partie de son armée, le manque de moyens logistiques amplifié par la politique de la terre brûlée des Perses, il doit battre en retraite et, le 26 juin 363, est mortellement blessé au combat. 

ACTIONS SUR LE PLAN POLITIQUE


Julien devenu empereur à la mort de Constance en 361, manifeste son intention de revenir à un empire de forme moins autocratique et plus conforme à la tradition républicaine du principat telle qu'elle existait sous Auguste. Son règne n'en reste pas moins autoritaire.

- Il réorganisa donc et assainit l’administration en réduisant le personnel du palais et celui qui était affecté à l’espionnage et la délation (les notaires).

- En accord avec son mode de vie sobre, il réduisit le cérémonial et l’apparat de la cour. Il expulsa notamment les serviteurs du palais.

- Il rendit au Sénat ses anciens privilèges : immunités fiscales et judiciaires.

- Il rendit aux curies (les lieux de rassemblement du conseil municipal en province) le droit de perception des impôts, les repeupla de personnes capables d’assumer financièrement cette charge et dispensa la curiale de chrysargyre (impôt reçu en métaux précieux).

- Il tenta de rendra la justice personnellement autant que possible et fit réduire le temps d’attente des procès ;

- Il essaya de réduire les charges qui accablaient certaines classes sociales, en s’opposant notamment aux arriérés d’impôts qui ne profitaient qu’aux riches. Il restitua également aux cités leurs biens communaux confisqués par Constantin.

Après avoir réorganisé la lourde administration impériale, il va s'installer à Antioche pour y préparer l’invasion de la Perse. Mais là, il se heurte à la nombreuse population chrétienne de la ville, qui lui manifeste son hostilité.

CONCLUSION

Julien fut le seul successeur de Constantin 1er à ne pas pratiquer la nouvelle religion. On lui prête ce mot apocryphe au moment de sa mort : «Tu as vaincu, Galiléen !», le Galiléen en question n'étant autre que le Christ.

L'empereur mérite mieux que cette mauvaise réputation. Jeune général toujours victorieux, mort au combat à 33 ans, il fut le plus intellectuel des empereurs romains, avec Marc Aurèle, son modèle...


Ctésiphon , en Irak, ancienne capitale des Perses

Sources principales :

-  www. Wikipédia 
-  www."Le chemins sous le buis", divers articles
-  www."Erigénia"
-  www.Hérodote.net
"Julien, La mort du monde antique", Claude Fouquet  (1985, réédition : L'Harmattan, 2009,)
-  www.Remacle, étude sur Julien
- www. histoirepourtous.canalblog.com


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Publié le 23 juin 2013

Un empereur doit mourir debout !

Mort de l'empereur Vespasien à Aquae Cutiliae

Buste de Vespasien

Les débuts

Titus Flavius Vespasianius est né à Réate en l’an 7 après J.C.; son grand père, un centurion qui avait participé à la bataille de Pharsale sous Pompée quant à son père il est publicain (hommes d'affaires, collecteurs de taxes) avant de devenir banquier en Helvétie.Vespasien est donc issu de la plèbe, contrairement à ces prédécesseurs julio-claudiens qui étaient des patriciens (aristocratie) il est le fondateur de la dynastie des Flaviens.

Après une carrière dans l'ordre équestre, il connaît diverses charges et mutations qui l’amèneront à être prêteur sous l'empereur Caligula, où il commande une légion en Bretagne (Grande Bretagne), Pendant ces campagnes , et malgré le peu d'attirance qu'il a vis à vis du climat fait preuve d'un grand professionnalisme et essaye de comprendre les mœurs des populations autochtones ennemies dans lesquelles il réussit même à trouver des alliés parmi les druides. Après nous le retrouvons consul, puis proconsul d'Afrique, avant qu'il ne devienne légat de Judée en 67, où il mate une révolte juive menée par les zélotes, reprenant Jérusalem et la forteresse de Massada. 

Vespasien empereur

Pendant ce temps là à Rome, il ne fait pas bon d'être empereur, car à la chute de Néron, quatre lui succéderont la même année avant de finir assassinés. Sous Vitellius empereur contesté à la personnalité dépravée, Vespasien se rend à Alexandrie  où, avec l'appui du Préfet d'Egypte et du Légat de Syrie, il est proclamé Empereur par les légions d'Orient en août 69. Il s'embarque pour Rome, laissant son fils Titus terminer la reconquête de Jérusalem.

La réorganisation de l'Empire

Lorsque Vespasien arrive à Rome, l'Empire est ravagé par des années de guerre civile tandis que Rome ne s'est pas encore relevée du grand incendie de Néron (en 64) Avant de restaurer l'Empire et réorganiser les institutions, Vespasien, même s'il a l'appui de son frère, Préfet de la ville, commence par légaliser sa place par la "Lex de imperio Vespasiani" par laquelle il devient un véritable magistrat, légitimé par l'armée. Le sénat romain voit ses pouvoirs diminuer, permettant ainsi à Vespasien d'engager des réformes ambitieuses tour en renforçant la tradition. 
Ainsi, Vespasien renforce les défenses des limes (frontières) de l'Empire, qu'il modernise et stabilise, et il les IV° et XVI° légions sont créées sous son règne. Sur le plan religieux, il va marquer les temples de sa dévotion aux dieux d'Alexandrie tout en s'attachant à maintenir les traditions polythéistes impériales, conservant les cérémonies et restaurant les temples sacrés.

Vespasien faisant élever le Colisée à Rome (70-80)
Gabriel Blanchard – Château de Versailles - Photo RMN
C'est lui qui va reconstruire Rome, et ses grands monuments, encore visible aujourd'hui, le Colisée en 75, le forum de la Paix, le Temple de la Paix, l'arc de Titus, la Bibliothèque de la Paix. Il créé des taxes pour restaurer les finances (dont la fameuse taxe d'urine (utilisée en teinturerie) qui était collectée dans les "vespasiennes") et se voit attribuer la paternité de l'expression "L'argent n'a pas d'odeur" (pecunia non olet) en réponse à un reproche de son fils Titus.
Après avoir rétablit l'autorité de l'Etat, les finances de l'Empire et réorganisé les armées, Vespasien s'attaque à la réforme du sénat, de la justice et de l'Ordre équestre... Économe, l'empereur s'attache à limiter les dépenses de l'Etat et stabilise l'Empire dans la paix.

Vespasien va également restaurer les aqueducs, favoriser les arts et les belles lettres, et pendant son règne les frontières sont consolidés et ses légions achèvent de pacifier les provinces difficiles,  (Avec Agricola contre la reine Bodicaée en Bretagne ou la révolte de Civilis en 70 par exemple)

La mort de Vespasien



A Aquae Cutiliae où il se repose en 79, l'empereur est souffrant et épuisé de ses déplacements incessants. sentant sa fin venir, il déclare en ironisant sur la coutume de diviniser les empereurs à leur mort : "Malheur ! je crois que je deviens dieu !" (Vae, puteo deus fio) C'est l'historien Suétone qui, continuant de nous rapporter les derniers instants de Vespasien rapporte que l'empereur le 23 juin 79, sentant son dernier soupir arrivé, se leva en déclarant : 


"Il faut qu'un empereur meure debout !" (Decet imperatorem stantem mori)



Vespasien laisse le souvenir d'un empereur certes autoritaire, mais juste, œuvrant avec fermeté pour le bien de l'Empire et la paix de ses citoyens proche du peuple et de l'armée par ses origines et sa carrière, Vespasien fit preuve tout au long de son règne d'une probité exemplaire armé d'un bon sens paysan et protéger par une absence de scrupules.


C’est peut-être l"’imperator" qui a œuvré le plus pour son pays (avec Jules César et Marc Aurèle)  et sans jamais verser dans l’extravagance ni la cruauté gratuite il vivait avec la simplicité du soldat .
Vespasien :
" Virtus et honor"
Sources :

Bibliographie ancienne

- Suétone, La vie des douze césars
- Tacite, Histoires
- Flavius josèphe, La guerre des juifs

Bibliographie moderne
- Léon Homo, Vespasien l’empereur du bon sens, Paris, Albin Michel, 1949.

- Barbara Levick, Vespasien, Infolio, 2002.
- Régis Martin, les douze césars, du mythe à la réalité

Internet
Wikipédia, Vespasien
- FNCV.com, les grandes batailles, Vespasien
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Publié le 19 juin 2013

En cette veille du solstice, ne jamais oublier...


Le massacre de Verden en 782


A l'heure où les inquisiteurs de la bien pensance nous demandent de ramper et de battre notre coulpe dans des commémorations repentantes à l'indignation sélective et criminelle, nous ne devons pas oublier les longues cohortes de fantômes, oubliés, brûlés, décapités, noyés par villes, tribus et nations entières... au nom de la "religion de l'amour" !

Ils sont eux aussi de notre Histoire !

Ainsi de Verden, ce massacre oublié, pire : honoré dans l'historiographie officielle carolingienne et chrétienne !... Vae Victis !

Rappelons à nos mémoires européennes ce qui fut l'un des épisodes les plus sanglants de notre Histoire réalisé 10 ans après la destruction de l'arbre sacré Irminsul :


Robert Dun
"Charlemagne, empereur mythisé, n’a jamais dominé simultanément la totalité de l’empire qui lui fut attribué. Il eut à combattre alternativement les Lombards, les Saxons, les Basques et à la fin de son règne, les Vikings venaient le narguer jusque sous les murs de son palais à Aix-la-Chapelle.

Mais les plus coriaces de ses adversaires furent assurément les Saxons.

La croisade de la croix

Au solstice d’été 772, les Francs attaquèrent par surprise le grand temple des Externstein près de Padeborn et de Horn. Cet acte constituait là une double félonie, impensable pour un esprit saxon, emprunt de droiture et d’honneur : l’attaque surprise. La loi Germanique exigeait que l’on prévienne l’adversaire du lieu et du moment de l’attaque. De plus, le viol d’un sanctuaire était encore moins imaginable pour un païen germain.

Naturellement, les Saxons désarmés furent écrasés.

Mais les Francs christianisés n’en restèrent pas là. Ils détruisirent tous les symboles sacrés et firent éclater le dôme de l’observatoire en engageant des poutres dans des entailles et en les mouillant ensuite pour faire éclater la roche (le nom Externesteine est la déformation de Eckensternensteine, pierres des étoiles d’angles).

En 774, par les capitulaires de Paderborn, Charlemagne interdit sous peine de mort tous les cultes païens et même les coutumes traditionnelles associées, y compris la consommation de la viande de cheval. La peine de mort fut également décidée pour tous ceux qui participeraient aux rassemblements du Thing ou qui refuseraient le baptême chrétien. Le génocide culturel était parfait.

La révolte fut générale et les Francs eurent beau brûler des centaines de villages, massacrant tous les habitants sans considération d’âge, ni de sexe, ils perdirent néanmoins une importante bataille  au cours de laquelle le maréchal Geilo fut tué. Aussi, la colère de Charlemagne devint démentielle.

Un génocide de droit divin

En 782, sur les conseils du moine Eginhard qui pensait non sans raison que le cœur de la résistance était religieux, il fit rassembler 4500 Godhar, prêtres et nobles païens à Verden an der Aller et leur donna comme seule alternative : le baptême chrétien ou la décapitation. Pas un ne recula.

4500 têtes tombèrent donc en lieu qui a conservé son nom de Blutbecken (bassin de sang). Une croix insultante de 4m de hauteur s’y élève aujourd’hui. Les chrétiens seraient bien en peine d’évoquer un exemple d’une telle ampleur dans leurs rangs.

Sous le régime hitlérien, y installa une école de cavalerie et y fit dresser une double rangée de 4500 pierres commémoratives décrivant une double ellipse dont le grand axe mesure 600 mètres.

Nombre de ces pierres sont aujourd’hui souillées de croix ou d’inscriptions chrétiennes. Le fanatisme chrétien n’a pas désarmé et ne désarmera jamais : une école protestante veille désormais sur les lieux et a remplacé l’école de cavalerie…

Que Verden an der Aller reste un ostensoir dans notre souvenir. Ne manquons pas une occasion de faire connaître ce lieu et de l’honorer. Mais ne laissons pas l’arbre cacher la forêt. Viols et souillures eurent aussi lieu dans toute , toute l’Europe et dans le monde entier.

Aujourd’hui, les vents de folies issus du Sinaï reprennent de l’ardeur. Regardez-les ces fondamentalistes, qu’ils soient juifs ou musulmans. Ils ont les mêmes barbes, les mêmes regards allumés de folie, les mêmes désirs de domination. Qu’ils s’exterminent entre eux à loisir !

Mais notre vigilance envers eux doit être tous azimuts et sans relâche."

Robert Dun, Réfléchir et agir N° 10, hiver 2001, pages 66-67

Verden,  chanté par le Docteur Merlin - Album "Mémoire"
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16 juin 2013, publié sur le lien : Cayenne

XIX° SIECLE,
Un Cayennais entre l'Orient et l'Occident...

Ou quand un "illustre inconnu" fait son apparition au coeur de l'actualité...


Résumé : 
Ismaÿl Urbain est un métis né à Cayenne en 1812, très jeune il s'engage aux côtés des Saint Simoniens et se passionne pour l'Orient. D'abord en Egypte où il se convertit à l'Islam pour se rapprocher des arabes, puis en Algérie où il s'installe et sert pendant de nombreuses années comme interprète.
Très proche des "indigènes" il les défend âprement, face au colonialisme, et ses idées modernes, si elles lui attirent la haine des colons, reçoivent en revanche une attention bienveillante de la part du Duc d'Aumale, du roi Louis Philippe, puis la confiance de Napoléon III. Et c'est sur les conseils et réflexions du guyanais devenu conseiller personnel, que l'Empereur développera la doctrine politique du "Royaume arabe", qui pendant un temps rapprochera l'Orient et l'Occident ... Ismaÿl Urbain meurt à Alger à l'âge de 72 ans.

Dans ce premier article, nous évoquerons la jeunesse d'Ismaÿl Urbain, et sa rencontre avec le Saint Simonisme et l'Orient...


C'est à un visiteur de la ville de Cayenne, que je dois la découverte d'Ismaÿl Urbain, ce personnage étonnant, je l'en remercie vivement. 
Depuis, la lecture de ses écrits, la découverte de son itinéraire singulier de vie et de pensée, et l'influence qu'il exerça dans le monde des idées, m'invitent a vous faire partager l'histoire hors du commun de cet enfant de la Guyane...


Ismayl Urbain en 1868 
Ismaÿl Urbain
né à Cayenne le 31 décembre 1812,
mort à Alger le 28 janvier 1884

Depuis l'Antiquité, l'actualité géopolitique  nous ramène quotidiennement au coeur des tensions entre l'Orient et l'Occident, attractions, influences ou conquêtes, des hommes se sont tout au long de l'Histoire engagés entre l'Orient et l'Occident... 
Parmi les Hommes d'Occident engagés dans l'Aventure vers le Levant, d'Alexandre le Grand à Lawrence d'Arabie, de Goethe à Louis Massignon, de Nerval à Bruce Chatwin, nombre de conquérants, d'aventuriers, de nomades, de poètes, de savants ou d'écrivains partirent découvrir l'Orient géographique ou l'Orient intérieur tous deux  indissociables et fascinants.

Peu d'entre eux réussirent à tenir l'équilibre entre les deux mondes, réalisant l'impossible harmonie de pensée et d'action...Il en est pourtant un,  Ismaÿl Urbain,  qui voyagea sa vie durant, tant dans les territoires géographiques que dans le monde des idées. Cet homme exceptionnel allait marquer son temps et influencer les pensées les plus hautes, alors en exercice sur ce terrain de rencontre mythique, entre l'Orient et l'Occident.

Rien ne prédestinait pourtant cet enfant métis, à un destin aussi singulier, lorsqu'il naquit sur l'autre face de la Terre, le dernier jour de l'année 1812, à Cayenne...



SOMMAIRE de la 1ère partie :  1/ L'enfant guyanais, 2/ Le Saint Simonien, 3/ L'Orientaliste...
                                                                                  

1 / Ismaÿl Urbain, l'ENFANT GUYANAIS...


Ismayl Urbain est né le 31 décembre 1812, sous le nom de Thomas APPOLINE, et déclaré à Cayenne sur l'acte d'Etat civil du 2 mars 1813. Il est le fils illégitime d'un commerçant originaire de La Ciotat, Urbain Brue, installé à Cayenne, et de la fille d'une mulâtresse affranchie, Marie Gabrielle Appoline, noire libre de Cayenne.

Déjà marié à La Ciotat, Urbain Brue cachera sa paternité à l'administration et ne reconnut pas son fils Thomas, tout en lui assurant toutefois son éducation. L'enfant, tour à tour était  appelé par son prénom ou celui de son père, et c'est ce dernier patronyme usuel s'imposa rapidement à l'administration mais pour un temps seulement...

1820-1830 : De Cayenne à Marseille en passant par l'injustice...

A cette époque, la Guyane est gouvernée par Joao Severiano Maciel da Costa, pour le roi du Portugal et restera portugaise jusqu'à sa restitution à la France en 1817. Lorsque le jeune Thomas Urbain à 8 ans, "Cayenne que l'on a considéré de tout temps comme la capitale de la Guyane Française est aussi la seule ville dans cette vaste colonie (...) Elle ne renferme que des maisons en bois mal construites, à peine défendues par de mauvais remparts dominés par un fort en terre, la vieille ville (...) est dans un coin enfermée par des remparts qui ne sont bons à rien (...) dans un pays brûlant et marécageux." ("La Guyane, histoire mœurs et usages" , par Ferdinand Denis, 1823)


Rade de Cayenne, au 19° siècle - Gravure de Le Breton
A Huit ans, le jeune métis à l'identité secrète et stigmatisée, accompagne Urbain Brue à Marseille où il reçoit une éducation et fait des études. Observateur attentif des évolutions sociétales en cours, le jeune Urbain se rapproche alors du cercle des républicains, et participe aux réflexions politiques...

Pendant ce temps, la levée le blocus maritime ayant relancé les exportations et l'économieCayenne se modernisenotamment sous l'impulsion du baron Pierre Clément de Laussat, gouverneur entre 1819 net 1823. Libérée du carcan étouffant de ses vielles murailles Vauban, la ville s'épanouit, "la  nouvelle ville s'élève dans une grande savane, et s’accroît de jour en jour. Les rues tirées au cordeau sont larges, permettant à l'air de circuler librement, et laissent voir quelques maisons d'une assez belle apparence..." ("La Guyane, histoire mœurs et usages", par Ferdinand Denis, 1823)

Les affaires reprenant à Cayenne, Thomas Urbain qui a 18 ans et vient de finir sa rhétorique au lycée de Marseille, retourne à Cayenne en 1830, sur les conseils de son père qui espère le voir s'engager dans les affaires. Mais le manque de moyens nécessaires à l'investissement, et peut-être  aussi,  l'éloignement des études et des débats d'idées, lui font renoncer à une installation dans sa terre natale; et il reprend la mer vers la cité phocéenne en juillet 1831.   

2 / Ismaÿl Urbain, LE SAINT SIMONIEN...


1831-1833 : De Marseille à Ménilmontant en passant par le Saint Simonisme ...  

Au large de Marseille l'hôpital Caroline du lazaret d'Arenc  
Lorsque Thomas Urbain arrive au large de Marseille, la ville est protégée par un cordon sanitaire, institué après la tragique épidémie de fièvre jaune de Barcelone (1821) et le code maritime impose une mise en quarantaine des navires en provenance de l'Amérique.

C'est là sur les îles du Frioul que Urbain rencontre un Saint Simonien qui l'initie à sa foi et à ses doctrines, et durant l'attente sanitaire, il se plonge avec avidité dans la lecture des ouvrages prêtés par son ami, tel que "Sur la querelles des Abeilles et des Frelons", de Saint Simon, et dont la critique de  de l'Ancien Régime  reste toujours actuelle...

Cette quarantaine sanitaire sera pour le jeune homme de 19 ans, une expérience et une révélation décisives qui vont conditionner et orienter toute sa vie future.

Cette fraternité de pensée, fondée par Claude Henry de Rouvroy, comte de Saint Simon (1796-1864) lorsque, hostile aux privilèges de sa propre classe, il élabore une nouvelle philosophie fondée sur l'idée que tous les hommes sont appelés à travailler et produire "à chacun selon ses capacités, à chaque capacité selon ses œuvres". Autour de lui une école de pensée développe un "catéchisme industriel": doctrine économique, sociale, religieuse ou politique toujours vivantes et fondées sur l'esprit d'entreprise, l'intérêt général et le bien commun; la liberté, l'égalité et la paix. 
Cette école de pensée progressiste appelle à une réforme profonde, et proposa même une nouvelle mystique opposée à la morale chrétienne traditionnelle, mais ancrée dans le principe d'une fraternité entre les hommes, fondation d'e la société nouvelle..
Après la mort de Saint Simon, ses disciples poursuivent le travail, s'organisent et se radicalisent  en 1827, en famille religieuse,  autour du "Père Enfantin" et de ses apôtres dans la retraite de Ménilmontant. 

Ainsi, de nombreux "fils" de Saint Simon vont s'illustrer tout au long du siècle : dans le journalisme (Guéroult, Charton, Jourdan...), la banque (Pereire, Eichthal...), la politique (Carnot, Chevalier...) Les chemins de fer (Fournel, Talabot, Enfantin...), le projet du canal de Suez (Fournel, Arlès Dufour, Enfantin...) etc...
Très influent le Saint Simonisme est aujourd'hui considéré comme un acteur essentiel dans l'élaboration de la nouvelle société industrielle française du XIX° siècle....

Lithographie colorée, "les moines de Ménilmontant" - Bibliothèque de l'arsenal

Le jeune Urbain décide alors de rentrer dans le cercle très fermé des Saint Simoniens, et il est admis le 15 juillet 1832 dans leur maison de Ménilmontant, où ils vivent en communauté autour de Barthélémy Prosper Enfantin, qui reprend le flambeau de Saint Simon mort en 1825.

Tenu à l'écart par le secret de sa filiation, il semblerait qu'il trouve à cette époque, dans ce mouvement de pensée du Saint Simonisme, une vraie famille de coeur et d'idées . 

Là, au sein de ce groupe singulier Thomas Urbain se lie d'amitié avec l'ethnologue et philosophe Gustave d' Eichthal (1804-1886) banquier juif, converti au catholicisme puis au Saint Simonisme, Les deux hommes "le juif et le nègre, les deux proscrits" pour reprendre une formule d'Eichthal (Lettre de d’Eichthal à Enfantin, 8 novembre 1832) associeront leurs destinées et publieront même ensemble en 1839 les "Lettres sur la race noire et la race blanche".

Thomas Urbain, qui trouve un sens à sa vie auprès de cette communauté d'esprit et d'action, lui restera fidèle jusqu'à sa mort : « S’il est un saint-simonien dont la foi n’a jamais failli, c’est bien Ismaÿl Urbain, pour qui l’utopie développée par Enfantin a eu un sens évident, révélateur, vital. » ("Le Siècle des saint-simoniens", par Anne Levallois Bibliothèque nationale de France, 2006, p. 114.)


1833-1835 : De Ménilmontant à Damiette, en passant par l'Amour...

L'expédition d'Egypte - Cogniet 1827-1835 - Louvre
Au lendemain de la Révolution française, gonflée par une nouvelle vision globale d'une humanité en marche vers son accomplissement, la modernité se lance vers la conciliation  utopique entre l'Orient et l'Occident... L'expédition d'Egypte de Bonaparte (1798-1801) en est une illustration exemplaire qui initie un orientalisme qui deviendra quelques années plus tard une composante majeure des modernes du XIX°siècle, et qui s'exprimera sous différentes formes. poètes  scientifiques, philosophes, artistes,  écrivains voyageurs... tous aspirent a un "Voyage en Orient". 
Parallèlement aux utopistes et romantiques, c'est aussi le début de l'expansion coloniale avec notamment la conquête de l'Algérie en 1830, autre expression directe et violente d'un expansionnisme moderne...

Les Saint Simoniens qui se présentent comme  des "hommes nouveaux" accoucheurs de la "société d'avenir" développent aussi un orientalisme, notamment à travers la doctrine de Michel Chevalier qui prône un "Système de la Méditerranée" associant les deux "massifs de peuples".En 1832, considérés subversifs, les Saint simoniens sont victimes de persécutions, et les interdictions succèdent aux procès,  ils se dispersent... Ménilmontant devient une retraite. 

Au mois d'avril 1833 sous l'impulsion du prédicateur du "Père Enfantin", Emile Barrault, se forme à Ménilmontant, le "Groupe des Douze", recruté parmi "les compagnons de la Femme", 
Ce groupe se lance dans une croisade pacifique voulant réconcilier l'Orient et l'Occident, la Matière et l'Esprit dans un Voyage vers l'Orient dont l'objectif est le lancement du projet de percement de l'isthme de Suez. 

Ismayl Urbain - Bibliothèque de l'arsenal
Répondant à la demande d'Emile Barrault, Thomas Urbain, à peine âgé de 20 ans, s'engage dans cette aventure...

Avec ses compagnons il rallie dans un premier temps Istanbul, la mythique Constantinople, porte de l'Orient... 
"Je connais peu de spectacles plus faits pour réveiller dans l'âme l'admiration que la vue de Constantinople (...) la foi m'y faisait voir la Mère s'élevant radieuse du milieu de ces palais, planant sur Sainte Sophie, chrétienne puis musulmane..." ("Voyage d'Orient" d'Ismayl Urbain, éd. posthume 1993)
Puis leur quête de la "Femme-Messie" incarnation de l'union entre l'Orient et l'Occident prophétisée par Enfantin les conduit en Egypte, objectif final de leur entreprise.

L'entreprise pour les Douze s'avère plus difficile que prévue, d'autant que Méhémet Ali (1769-1849) vice roi d'Egypte ne se montre pas d'emblée intéressé par le projet du canal de Suez, privant les Saint Simoniens de la victoire industrielle annoncée et qui devait  être la pierre d'angle symbolique et économique de leur "Système de la Méditerranée". La déception et la fatigue dispersent les compagnons dont beaucoup rentrent en France...

Mais le Guyanais, quant à lui, se plaît dans cette Egypte "qui, (dit-il), me rappelle les beaux jours passés en Guyane" (ibid), et c'est donc sans difficulté qu'il choisit reste aux côtés de Prosper Enfantin qui ne désespère pas de convaincre le pacha Méhémet Ali, réformateur moderne, d'adopter le grand projet industriel du canal de Suez (les Saint Simoniens créeront  une société d'étude en 1846 et le canal sera finalement  percé entre 1859 et 1869).
Recommandé par Enfantin, Thomas Urbain sera envoyé comme professeur de français à l'école militaire d'infanterie de Damiette.

Thomas Urbain se plonge avec passion dans la découverte de l'Egypte, il s'y était préparé lisant avant son arrivée les "Voyages en Syrie et en Egypte" de Volney (1796) ou les "Lettres sur l'Egypte" de Savary (1783).
Mais c'est surtout son identité guyanaise et métisse qui va l'aider à comprendre la culture et l'âme des égyptiens et à intégrer cette société qui l'accueille.
"
Je veux prendre sur moi et avec moi les bâtards, les esclaves, les noirs, puis les musulmans, les renégats " (ibid)

Égyptienne - Léopold Carl Muller 1886
Arrivé au Caire en février 1834, il réalise des parallèles sociétaux entre la Guyane et l'Egypte, notamment chez les Dussap avec qui il se lie d'amitié, car c'est un couple mixte issu de l'union d'une femme noire d'Abyssinie, née esclave et d'un médecin français installé depuis l'expédition d'Egypte. 

L'univers créole est présent autour de lui et la vie s'installe avec ses passions tragiques... 
Le jeune Thomas se rapproche d'abord d'Halimeh, la mère, qui est emportée par la peste en juillet 1834, puis de sa fille Hanem, métisse comme lui, sur laquelle il reporte, en vain son amour passionnel, "attendant dans son bel œil noir, si calme, le premier signe de son émotion, afin d'oser l'entretenir de ma tendresse" (Revue de Paris juillet 1852)
Dans ce désir amoureux, Thomas Urbain, cherche "tout un avenir dans la mission de conciliation et d'alliance, qu'il voulait, comme Saint simonien, remplir vis à vis des races, des nations et des religions diverses." (ibid)
Mais en avril 1835, l'épidémie de peste sévit encore en Egypte et Hanem rejoint  la cohorte macabre des pestiférés et "s'en alla dans toute sa beauté, le sourire aux lèvres remerciant par un regard de bonté ceux qui entouraient son lit (...) en s'envolant vers une vie meilleure, elle entraîna mes espérances, le rêve de mon ambition et les souhaits les plus fervents de ma foi.." (ibid)

A Senaniah, où il vit, Thomas Urbain est accablé par la douleur, il ne peut se rapprocher du Saint Simonien Enfantin parti vers la Haute Egypte, et le guyanais qu'il est l'appelle dans son coeur à chercher le réconfort dans le secret des frondaisons épaisses lui rappelant sa Guyane maternelle :
"J'allais m'asseoir au plus épais des vastes palmeraies. Là, sans regret, sans espoir, sans pensée, je contemplais les reflets mouvants des rayons du soleil dans les feuillages découpés des palmiers; je respirais un air tiède et parfumé; je vivais encore; les forces du corps renaissaient sous l'influence fortifiante de cette nature 
vigoureuse; mais l'âme était absente (...) Le vase avait débordé." (ibid)



3 / Ismaÿl Urbain, L'ORIENTALISTE...



1836-1841 : De Damiette à Paris, en passant par l'Islam..

Malgré son anéantissement moral, le jeune Thomas Urbain, qui n'a que 23 ans, reste irrésistiblement attiré par cet Orient...
"Je suis un feu au milieu de la population ardente qui m’entoure, je brûle, je veux vivre comme elle, parler comme elle; je ne veux plus m’isoler des hommes. Je ne peux les faire moi,  je me ferai eux " (correspondance à Emile Barrault 1835)

Prière du matin - Ludwig Deutsch 1906
Le 5 mai 1835, l'idée d'une conversion à l'islam lui apparaît brutalement à la vue d'une cérémonie de mariage, et scelle le cheminement réalisé depuis plusieurs années vers la foi musulmane, d'autant que, dans son coeur il voit dans cette conversion la possibilité de s'unir par l'esprit à son aimée disparue : "...ma résolution fut dès cet instant arrêtée, je me sentais appelé par elle; j'allais vivre cette vie arabe qu'elle préférait, (...) Ne pouvant arriver, comme elle, vers les musulmans par l'origine et les habitudes de la famille, j'allais me rapprocher d'eux par la religion et les pratiques du culte (...) J'avais donc retrouvé le but de ma vie. Je renouais la chaîne ininterrompue de mes idées. Le mariage que j'avais rêvé comme mon salut, allais recevoir une réalisation mystique, mais féconde en actions." (Revue de Paris juillet 1852)

La conversion à l'Islam, pour Thomas Urbain, n'est pas une rupture avec le Christianisme et encore moins avec le Saint Simonisme, bien au contraire : c'est un dépassement, palingénésique, si chère à la doctrine des "moines de Ménilmontant".

La conversion eut lieu le 8 mai 1835, par l'Iman, aumônier de l'école militaire de Damiette. L'union tant espérée de Orient et de l'Occident est donc déjà amorcé sur le plan individuel.... 

"Ismaÿl" Urbain est né...

Dès lors, cet homme de Guyane, né à Cayenne entre noir et blanc, s'engagera entre chrétien et musulman, comme médiateur entre Orient et Occident, "afin de donner aux pensées et aux sentiments un horizon plus vaste !." (Ibid)

Pendant ce temps là, les Saints Simoniens, déçus de ne pas voir leurs projets adopter en Egypte, tournent désormais leurs regards vers l'Algérie.

Ismaÿl Urbain, malgré sa conversion désespère de l'inertie des projets qui l'ont amené en Egypte et de sa solitude affective. Il exprime le désir de rentrer à Paris et de rejoindre les frères Saint Simoniens; dans une correspondance d’août 1835, le "Père Enfantin" lui répond avec compassion et le soutient dans son intention de rentrer en France : " ton rocher a été si souvent battu par la tempête que ses flancs fracassés par les flots qui le frappent sont à pic, déchirés, âpres, inabordables (...) Ton palmier gigantesque n'a plus de rosée sur ses feuilles jaunissantes, elle est tombée en larmes sur les ronces de la solitude (...) Va donc, va vers la France, vers mon Charles (Duveyrier)..."

En mai 1836, Ismaÿl Urbain rentre en France ou la monarchie de Juillet (Louis Philippe1er), sous l'impulsion de son premier ministre Adolphe Thiers,  mène tant bien que mal les réformes promises. A Paris, où il rejoint les Saint Simoniens Duveyrier et David , Urbain s'engage dans le journalisme et collabore avec "le Magasin pittoresque" de Charton, "le Temps", "la Charte de 1839", "la Revue du XIXe siècle"...

Il retrouve aussi son ami et protecteur, le saint simonien Gustave d'Eichthal qui l'engage dans une réflexion sur la conquête de l'Algérie en cours, et de revisiter le grand projet de l'union de l'Orient et de l'Occident porté par le mouvement du "Père Enfantin".

En Egypte, la phalange des Saints simoniens, sous la conduite de l’exalté Barrault était partie en croisade pacifique, en quête d'un Orient utopique et imaginaire. La complexité des mentalités, les divergences culturelles, la naïveté des intentions et la méfiance de l'Islam ne permirent pas aux "Compagnons de la Femme" de mener leur mission avec succès. 

Mais cette propédeutique expérience égyptienne, allait servir et motiver les Saint Simoniens Enfantin, Lamoricière, Cavaignac, Warnier, Fournel, Duveyrier, Carette et d'autres, qui vont partir, en ordre dispersé à travers leurs diverses fonctions, expérimenter leurs doctrines progressistes en Algérie.

Alors qu'une carrière de journaliste l'attend sur les bords de la Seine; en 1837, Ysmaël Urbain traversera à nouveau la Méditerranée, répondant ainsi à l'appel de tous les métissages des origines, des  territoires et des pensées qui fusionnent dans son coeur...

Car désormais la porte de l'Orient et de son destin est à Alger...
Prise de la Smala d'Abd el Kader le 16 mai 1843 - Horace Vernet

A suivre...

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Le 26 septembre 1891, lors d’une commission d'enquête en Algérie, le sénateur Émile Masqueray, à propos d' Ismaÿl Urbain écrivait :

« C’est lui qui le premier a mis en plein jour cette formidable question indigène que tout le monde aujourd’hui semble découvrir. Il l’a étudiée sous toutes ses faces et il l’a théoriquement résolue avec la justesse d’esprit d’un homme d’État, le détachement d’un philosophe. »


Bibliographie consultée (concernant la 1ère partie)

De Ismaÿl Urbain

"Lettres sur la race noire et la race blanche", Ismaÿl Urbain & Gustave d'Eichthal, 1839
"Une conversion à l'Islam", Revue de Paris, juillet 1852
"Voyage d'Orient", édition posthume 1993

Des Saints Simoniens

"Occident et Orient",  Emile Barrault 1835
"Correspondance d'Enfantin à Ismaÿl Urbain", Bibliothèque de l'arsenal, Fonds Enfantin & d'Eichthal

Sur Ismayl Urbain

"La part de l'Autre dans la quête de soi"  par Jérôme Debrune,  Cahiers d'Etudes africaines 2002
"Le Siècle des saint-simoniens", par Anne Levallois, Bibliothèque nationale de France, 2006, 

Sur internet

"Ismaÿl Urbain", Société d'études Saint Simoniennes,       lien : Lire
"Ismaÿl Urbain", Le 19°siècle, biographies,                          lien : Le 19° siècle
"Ismaÿl Urbain", Wikipédia                                                      lien :Wikipédia - Y. Urbain
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